Quelle forme, cette fois, prendront tes velléités d’écriture ?

Toujours cette soif à étancher… et rien. Rien finalement. Rien que quelques pages noircies qui ne te satisfont jamais. Pages que tu finis toujours, immanquablement, par déchirer, oublier, mettre de côté, négliger, mépriser, jeter comme du papier journal au feu.

Tu l’entends crépiter le feu de ta mémoire, pleurer le voire les romans restés inachevés ; les tentatives d’essais qui n’en étaient finalement pas ; les journaux intimes abandonnés en cours de route, pour cause – te dis-tu pompeusement – de très grande et inacceptable banalité ; les mots et formules – fragments ou haïkus épars – inaptes à former un tout cohérent ; les nouvelles d’anticipation ; les textes de jeunesse… et forcément, j’en passe !

Le feu de ta mémoire se lamente souvent, comme on le fait à Jérusalem, sur une époque sainte et sublime : celle où tu croyais innocemment être écrivain ou, plus orgueilleusement encore, pouvoir le devenir.

Soit ! Les mots t’ont toujours habité. Mais avec le temps, ils semblent être devenus spectraux, fantomatiques : sortes d’ectoplasmes errant sans but dans le labyrinthe imprécis de ta conscience.
Et si tu n’achevais pas souvent, jadis, tes entreprises d’écriture, désormais tu ne sais même plus les entamer.

Alors, sporadiquement, la soif inextinguible te reprend. Cette rage ! Et tu désires retourner boire à la source magique, donner vie à nouveau, te faire démiurge (Ô l’immense et glorieuse satisfaction de la création !) et plonger de tout ton cœur, de toutes tes forces dans de belles et silencieuses paroles.
Tu veux, tu crèves de vouloir que l’encre devienne ta sève, l’imagination ton royaume, et l’acte d’écrire le témoignage de ta plus intime et profonde vie.

Comment te résigner alors à l’éventualité de ne plus jamais écrire ? Et à celle, plus atroce encore, de ne plus jamais savoir le faire ?
Cela te semble impossible, improbable ! Alors tu t’accroches à cette sempiternelle vérité intime que tu énonces pour toi-même comme une évidence : ne pas écrire, demeurer sans écrire (même de somptueuses inepties, même de lamentables trivialités tout juste bonnes à remplir de grossiers gosiers !), te refuser le droit, le temps, le saint désir et même la possibilité d’écrire, c’est consentir lâchement, désespérément à ne pas être totalement toi.
Cela parce que tu sais, au fond, que ta voix ne dira jamais ce que disent tes textes ; que ton maniement de l’oralité n’égalera jamais celui de ta plume !

Chaque fois, donc, tu cèdes à cette rage ; cet intense désir d’écrire et chaque fois, après avoir noirci quelques pages, le voyage avorte ; il est écourté par manque de constance, lassitude, sentiment désastreux de l’impasse, manque de temps, de solitude, stupide paresse, insatisfaction, honte, pudeur, piège de l’innommable … que sais-je encore ?

Je consens que tu as chaque fois le courage de franchir le seuil et de regarder, bien en face, le livre encore informe, livre à naître, mais de là à t’accorder que l’entreprise puisse un jour aboutir à un magnifique ouvrage, un chef d’œuvre, cela il faudrait le prouver !
Pour le moment, je ne peux prendre ta nouvelle velléité de voyage que pour une gestation.

Car tu n’es pas encore celui qui rassemble les mots, organise les idées, met de l’intelligence là où le monde ne voit peut-être que de la niaiserie et n’entend que du silence. Celui qui donne vie, peu à peu. Une vie propre, une vie qui échappe à sa création, une vie autonome capable d’interroger ou de séduire.
Tu n’es pas encore celui qui transmet ce que l’on juge utile d’être transmis. Celui qui voit, observe, dévore, digère le monde et le recrache en disant : « voilà ce que je vois, ce que j’entends, ce que je touche, ce qui me plaît, me fait mal, me questionne. Voilà ce que je dis, à votre place, parce que vous ne savez pas écrire ou ne le voulez pas. Voilà la trace que je suis en mesure de laisser. Mon importance. »

Si tu aspires à devenir celui-là, si la rage te taraude, te dévore au point de t’empêcher de vivre, alors écris ! Ecris de toutes tes forces, écris sans mesure dans l’ignorance de tes hypothétiques lecteurs ; écris sans peur, sans pudeur, pour toi, afin de mettre au monde tout ce qui te semble vivant dans le fond de tes tripes, l’univers intime dont tu te sens pourvu.

Seuls comptent les actes et ton désir d’écrire, cette rage, cette soif que tu n’étanches pas n’est rien si tu ne t’attelles pas à l’ immense tâche.
Tout juste une envie. Une idée. Un silence. Une ombre.
Un peu de sable que le vent emporte.