Au début, on joue le jeu de l’illusion. On sait bien qu’il y a quelque chose de purement théâtral dans les interventions du technicien nonchalant, blasé, mis en rogne par on ne sait quoi.
Le pianiste arrive à son tour, hésitant, peu sûr de lui, s’installant timidement à  son piano, et nous, là dans la salle, demeurons en attente, n’osant pas penser tout de même que le démarrage est un peu raté. C’est du théâtre, on est au théâtre, une pièce qui nous vient de Paris ! Impossible donc d’accréditer la thèse du ratage. Mais, presque amusés, on s’octroie le privilège du spectateur de douter tout de même un peu !

Et puis, la Dame entre sur scène, s’adressant au public avec une sorte de mépris trahissant la supériorité feinte et dérisoire. Egocentrique, mégalomane, sûre de son bon droit, acariâtre et dure, la voilà  qui nous apostrophe en ne parlant que d’elle, en n’écoutant que ce qu’elle dit, ignorant jusqu’au nom, dont elle se fout éperdument, du pauvre pianiste qu’elle ne reconnaît pas.
Qui donc est-elle ? Pour qui se prend-elle ? Qui pourra croire qu’elle aura la hauteur de ses ambitions ? Les vrais « grands » sont humbles, celle-là est comique, presque grotesque de prétention.

Or, le cadre, à notre insu, vient d’être posé. Nous ne sommes plus des spectateurs de théâtre mais les élèves de la Julliard School, cette école où l’on apprend le chant lyrique sous la conduite d’une enseignante antipathique, autoritaire et condescendante : Maria Callas.

Une première élève, sortie du parterre, entre sur scène. L’autre, dont nous ignorons encore la puissance, va se déchaîner sur cette pauvre enfant dont, sans même l’avoir entendu chanter, elle dénigrera la voix.
L’attente du chant salvateur est longue, très longue. Nous trépignons d’impatience, désireux de mettre un terme aux jugements arbitraires de la pécore qui explique avec dureté, sans rien n’avoir encore prouvé d’elle-même, dans une profusion de mots aussi terribles qu’apparemment inutiles, d’où la voix doit venir : des tripes.

Alchimie de l’illusion théâtrale. La dureté, l’arrogance de la Dame commencent alors à prendre sens. La gestuelle, l’expression du corps se mettent à traduire l’intériorité. Le grotesque devient grave et sérieux, expressif. L’exigence est avant tout exigence sur soi-même et elle ne s’invente pas. Elle s’inscrit dans un parcours, dans des choix de vie, dans une lutte incessante pour sortir du lot, dans l’épreuve surmontée qui rend forte, qui rend meilleure.
Sous nos yeux ébahis, la dame « oh grande Dame » va exorciser tout ce qu’elle porte en elle, toute son histoire, toutes ses douleurs, toute sa compréhension, toute sa passion des mots chantés, toutes les ambitions qui l’auront conduite à  devenir ce qu’elle a été, ce qu’elle est : la Divine.

Nous ne sommes plus au théâtre, nous sommes au coeur d’un chemin de vie. L’antipathie, l’arrogance, la prétention sont le masque d’une profonde et douloureuse intégrité. Nous ne regardons pas un spectacle mais assistons, élèves dociles et passionnés que nous sommes, à la démonstration de la grandeur.

Et la Grande, ce soir ; celle qui donne, qui transmet tant, ce soir ; celle qui traduit par la splendeur de son jeu toute la dureté d’un parcours glorieux, toute la force qu’il a fallu pour devenir quelqu’un, tout l’amour donné à l’homme inculte et insensible le plus riche du monde, qui s’est payé l’authentique et sublime amour d’une Diva comme on se paye une pute, tout le sacrifice de la femme avortée, toute la souffrance, toute la grandeur, toute l’exception d’une vie, c’est celle-là  que nous admirons ce soir, celle qui parvient à transmettre ça !

Celle qui finalement a entretenu l’illusion théâtrale jusqu’au bout au point de nous faire oublier, instant rare et précieux, que nous étions bel et bien au théâtre.

Un immense bravo Marie Laforêt, Divine Comédienne.