Dans les Mémoires d’une survivante, la narratrice – dont nous comprenons qu’elle était jadis une femme bourgeoise et cultivée, qui jouissait de quelques privilèges sociaux – assiste depuis sa fenêtre à la décomposition du monde. Nous sommes, avec elle, transportés dans les temps d’après la civilisation, dans l’anarchie qui succède à l’ordre et à l’obéissance aux règles d’un jeu de masques, dont l’individu n’était que l’un des infimes rouages, et observons la dislocation totale de la société.
Quand le monde s’écroule, quand les repères éclatent, quand plus rien de ce que nous avons connu n’existe, que reste-t-il ? A quoi pouvons-nous nous raccrocher ?

La narratrice trouve sa réponse en traversant le mur, fragile, de la réalité ; en découvrant derrière ce mur tout un monde changeant, mouvant qu’elle va explorer.
Ce monde qui ne peut être qu’intérieur et presque inconscient, que Doris Lessing transforme en espace infini à découvrir, voilà le tour de force de ce roman ! Faire de ce monde intime, un paysage aux multiples facettes – quand la réalité disloquée rend toute marche cohérente impossible – voilà la grande originalité de ce récit apocalyptique !

Roman noir, visionnaire qui flirte avec le fantastique tout autant que la science fiction, Les Mémoires d’une survivante disent la fin de l’ordre du monde et invitent à considérer l’existence d’une terre d’accueil en soi ; un paysage intérieur devenant alors l’unique refuge quand tout autour se morcelle et s’effondre… jusqu’à l’idée-même que nous nous faisons de l’humain !

Etonnante Doris Lessing qui parvient, par de petites touches personnelles et intimes, à transmettre des émotions, des impressions universelles. Le personnage « lessingien » unique, et je dirais presque banal, devient alors un miroir tendu à notre humanité et soumet à notre réflexion des thèmes aussi riches et complexes que la féminité, l’éducation, la responsabilité, la socialisation, la politique ; miroir dans lequel nous sommes tout autant exhortés à contempler l’échec ici consumé de la civilisation occidentale que ce qu’il y a en nous de plus ineffable et pourtant, sans doute, de plus communément partagé.