Hier soir un sentiment, dont j’avais presque oublié la force et la beauté, s’est emparé de moi. La cartésienne que je suis … devenue avec le temps – ce temps qui passe et qui, souvent, flétrit nos rêves et nos espoirs – a éprouvé une immense fierté, une joie profonde en apprenant la libération du peuple tunisien, après vingt trois années vécues sous le joug d’un pouvoir corrompu par l’avidité.

« Et quoi ? me suis-je dit alors, la révolution est donc possible ! Des Hommes peuvent encore se soulever et vaincre ! Le formidable rouleau compresseur annihilant toute espérance, écrasant toute aspiration des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est donc pas aussi puissant, aussi invincible qu’on voudrait nous le faire croire ! La démocratie n’est pas juste démocratie de façade ! L’Histoire des Hommes de bonne volonté est encore en marche !».

Moi qui, à vingt ans, avais la fougue, l’ardeur, l’énergie de croire qu’il suffisait d’éveiller les conscience pour rendre le monde meilleur, et qui, avec le temps, sous le poids terrible d’un quotidien façonné par l’injustice et le mépris, ai appris à me contenter de la fadeur impuissante des révoltes et de l’ignoble iniquité du monde, j’ai retrouvé hier soir, bien planquée au fond de moi, la petite étincelle adolescente de mon énergie, de mon ardeur et de ma fougue !

Et aujourd’hui, devant ce que nous devrions considérer comme une magnifique leçon de courage et d’humanité qu’aurait donnée au monde le peuple tunisien, je me remets à espérer !

A espérer – et l’espoir est sublime – que nous nous réveillions enfin de notre long sommeil de sourds !

Que nous regardions du côté de ce peuple digne, fier et brave !

Qu’à sa vue, nous redonnions tout son sens à la démocratie qui ne peut se satisfaire de l’immobilisme et de la résignation car, fragile, elle ne s’acquiert que dans la lutte, le mouvement et l’indignation des peuples !

Que nous ne nous contentions pas de croire que – et c’est pourtant ce, qu’ici et là, on voudra nous faire croire – la révolution marquera l’avènement du fondamentalisme religieux en Tunisie.

Que l’indécente proposition de notre « chère » ministre d’Etat des affaires étrangères soit prise pour ce qu’elle est : l’aveu des puissants à vouloir, avant tout autre chose, conserver leurs odieux privilèges !

Que nous ne soyons plus assez sots, béatement transcendés, pour descendre allègrement dans la rue lorsqu’il s’agit de célébrer l’absurdité vaine d’une simple victoire sportive !

Que la joie des Hommes, la liesse des foules, la force des peuples et le grand espoir du monde s’éveillent aux seuls mots de LIBERTÉ et de JUSTICE !

Un grand BRAVO à toi, peuple tunisien, peuple de frères humains !

Ici, je crains que nous ne soyons gavés, que l’illusion de l’abondance soit notre joug, nous rendant bien incapables de dresser fièrement la tête afin de revendiquer haut et fort ce que sont, ou ce que devraient être le courage et l’ardeur de l’humanité !