Voici en partage quelques nouvelles extraites de mon recueil – inachevé – Bonheurland.
Il s’agit d’une compilation de petites histoires plus ou moins graves ou sérieuses… qui ont toutes quelque chose à voir avec l’idée que je me fais du monde et de son devenir… humblement écrites à la mémoire de George Orwell et Aldous Huxley

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LA VOILÀ ! …

Comment trouver les mots qui me permettront de traduire, malgré l’urgence dans laquelle je me trouve, ce qui se passa ce matin-là ? Je les entends venir une nouvelle fois, gronder derrière les murs qui me protègent encore. Je serai perdu quand ils me retrouveront. Ces monstres n’auront aucune pitié.
J’écris dans l’espoir que quelqu’un saura un jour comprendre le sens de cette abominable histoire. J’écris dans l’espoir de ne pas être le dernier… Que Dieu — si Dieu existe encore ! — ait pitié de moi ! Qu’il ait aussi pitié d’eux !…

Je n’écoutais pas les informations à l’époque et tâchais, chaque fois que je mettais le nez dehors, de marcher la tête basse, afin de n’avoir personne à reconnaître et de n’avoir personne à devoir saluer puis, immanquablement, écouter se plaindre. Je préférais mille fois la solitude à ces épanchements larmoyants et inutiles qui me mettaient mal à l’aise. Je préférais mille fois ma solitude à ce qui me semblait être de la futilité, de l’inconstance. Je sais aujourd’hui que cela n’était rien comparé à leur terrifiante vacuité, à leur meurtrière folie.
Ce matin-là donc, je me levai de bonne heure, pris un café léger et me mis très tôt à l’ouvrage. J’entamai le quatrième chapitre du livre, que malheureusement jamais je n’achèverai, quand des bruits venus du dehors, des effusions de voix et de rires attirèrent mon attention. D’abord, je me forçai à rester imperturbable, concentré sur mon travail. Puis le vacarme devenant si fort, je dus tendre l’oreille :
— La voilà ! La voilà ! lançaient des voix dans la rue.
Naïvement je crus dans un premier temps qu’on parlait de quelqu’un qui était de retour. Mais des remarques inattendues me firent prendre peu à peu la mesure de l’étrangeté de la situation :
— Tout va changer désormais ! Elle va nous libérer de nos chaînes ! Enfin, nous serons libres !
— Alléluïa ! hurlèrent en choeur les dizaines de personnes que j’entendais rassemblées devant chez moi.
Je décidai d’observer la scène par la fenêtre et soudain un drôle de vertige me saisit lorsque je vis qu’on n’était pas dix ou cent devant ma porte mais des centaines, des milliers. Que faisaient donc tous ces gens dehors ? Qu’en était-il de leur travail, de leurs occupations quotidiennes ? De qui donc annonçaient-ils la venue ?
La foule riante, criante et presque délirante me fit soudainement craindre quelque chose. Comme j’ignorais sa raison d’être, je pressentais qu’elle pouvait à chaque instant devenir chaotique et se mettre à faire n’importe quoi. J’ai toujours su que la foule n’avait aucune conscience…

Ils frappent contre ma porte. Je les entends hurler des mots qui ressemblent à des plaintes et dont j’ignore la signification. Ils savent que je suis là et ils veulent ma peau…

Le vacarme s’intensifiait à mesure que la rue devenait noire de monde. Je ne comprenais toujours pas ce qui prenait forme sous mes yeux et, par intermittences, les mêmes mots revenaient :
— La voilà ! La voilà ! …
Pour la première fois depuis des lustres, je pris la décision d’allumer la radio où peut-être l’on me renseignerait sur les raisons de ce rassemblement gigantesque. Là, une peur panique jusqu’alors inconnue, une peur qui depuis ne m’a jamais quitté, s’empara de moi :
— C’est incroyable ! proféra le chroniqueur, véritablement inouï ! Dans toutes les villes du monde, les gens s’entassent dans les rues. Plus personne à l’heure qu’il est ne peut sérieusement ignorer qu’elle arrive, qu’elle est imminente. A Pekin, à New York, à Paris, à Johannesbourg… on s’embrasse, on hurle de joie et de soulagement, on clame dans toutes les langues du monde : « la voilà ! ». Oui, la voilà mes amis ! Réjouissons-nous car elle apporte la délivrance, la liberté. C’est un véritable miracle ! Le miracle de l’authentique bénédiction !
Je me sentis atrocement seul tout à coup, d’une solitude dont je n’avais jamais auparavant imaginer la nature. Je compris que j’avais raté quelque chose, mais quoi ? Je me mis à tourner en rond, à réfléchir pour tenter de comprendre le sens de tout ça. J’étais en nage et pensais que j’allais forcément me réveiller. Tout était confus car la réalité qui criait et riait autour de moi me devenait inaccessible, opaque, détestablement incompréhensible. Moi qui avais toujours mis un point d’honneur à tenter de la saisir, voilà que je la sentais m’échapper.

Mais je l’entends qui me rattrape. Ils viennent d’entrer dans la maison. Dans quelques instants, ils me trouveront et m’élimineront car je leur suis forcément insupportable. Je dois rapidement finir cette histoire, vous dire ce qu’elle était…

Je retournai vers la fenêtre pour écouter les voix…

Ils savent maintenant que je suis à la cave. Ils descendent. J’entends leurs lourdes bottes claquer contre la brique…

Je tentai de déchiffrer les mots, de leur donner du sens à travers les rires, les effusions de cette joie étrange que je ne partageais pas…

Combien sont-ils ? Combien seront-ils à se jeter sur moi ? La terre entière a-t-elle failli ?

Puis je perçus la phrase qui allait m’éclairer, me faire comprendre l’horreur. J’entendis la voix criarde sous ma fenêtre qui demanda :
— Comment t’as dit qu’elle s’appelle déjà ? Répète-le au gamin !

Mon dieu ils entrent, leurs regards de fous me cherchent…

— Elle s’appelle…

Ca y est ! Ils m’ont vu…

— Amnésie…